Mauvaise gouvernance des ressources naturelles : Nicaise Moulombi indexe les politiciens et les multinationales

Paris, 13 novembre 2018 ( GabonInitiatives) – Dans un entretien accordé à Radio France Internationale (RFI) au sortir de sa brillante participation au Forum de Paris sur la paix qui a mis un accent particulier sur les questions liées aux changements climatiques, Nicaise Moulombi en sa qualité de 2ème vice président du Conseil Économique Social et Environnemental a tenu pour responsables les politiciens et les multinationales d’être à l’origine de la mauvaise gouvernance des ressources naturelles : intégralité.

Pollution et exploitation des ressources naturelles par les multinationales source de Paix ou de Conflits dans les pays du sud ?

Nicaise Moulombi (NM) : La question de l’exploitation des ressources naturelles dans les pays du sud par les multinationales des nations du nord est un sujet essentiel dans l’approche du développement durable. Elle a été inscrite par les nations unies dans l’agenda 2030. En effet, l’engagement pour un modèle productif respectueux de la planète s’inscrit aujourd’hui dans le débat international sur le développement durable qui rassemble 17 objectifs de développement durable.

Cet Agenda, collectivement accepté par la communauté internationale en 2015, en marge de l’Assemblée Générale des Nations Unies, a un caractère inclusif et transversal car l’ensemble des acteurs de la société à savoir les gouvernements, le secteur privé, la société civile, les communautés locales sont sollicités pour la mise en œuvre et l’atteinte des objectifs de développement durable.

L’exploitation des ressources naturelles est vitale pour le développement des pays du sud et essentielle pour les économies des pays développés. En effet, les forêts africaines et particulièrement celles du bassin du Congo sont reconnues pour leur diversité biologique exceptionnelle, leurs bois précieux, leurs capacités de stockage de carbone qui contribue à la lutte contre le réchauffement climatique. Ces forêts hébergent également des ressources pétrolières et minérales (diamant, or, uranium, cuivre, manganèse, coltan, terres rares) abondantes qui justifie la présence des grandes sociétés multinationales, disposant de la technologie pour l’exploration, l’exploitation, la transformation et la commercialisation.

Il est clairement établi, en dépit des perspectives de diversification économique amorcées par de nombreux pays africains, l’exploitation et le commerce des matières premières représentent la principale source de devises étrangères et de recettes fiscales pour de nombreux pays en développement. Ces devises devraient permettre de financer la mise en œuvre de l’Agenda 2030 et sortir ainsi plusieurs pays du sous-développement, ce d’autant plus que certaines de ces matières premières notamment le pétrole ou certains minerais ont des prix en hausses dans les marchés internationaux.

Malheureusement, la réalité est toute autre car, de nombreux rapports et certaines études tendent à montrer que l’exploitation des ressources naturelles dans ces pays en développement est responsable de la fracture sociale, des conflits meurtriers, de la destruction des écosystèmes et des pollutions multiformes sur l’environnement et les communautés locales, puisque les profits générés par l’industrie de l’extraction des matières premières sont principalement transférés à l’étranger par les multinationales et accessoirement aux pays et aux responsables politiques. Toute chose qui ralentit et fragilise le développement économique et social des pays Africains.

Les multinationales sont de plus en plus décriées par les populations, en dépit des impacts positifs souvent promis en termes de développement qui ne se matérialisent quasiment jamais, qui les rendent responsables 

NM : De la pollution de l’environnement et des écosystèmes au non-respect des législations nationales ou internationales en matière d’étude d’impact par les multinationales : Les effets sur la qualité de l’eau et de la disponibilité des ressources en eau dans les zones d’extraction des matières premières constituent car l’enjeu est de savoir si les fournitures en eau de surface et en eaux souterraines resteront appropriées à la consommation humaine, et si la qualité des eaux de surface dans la zone du projet restera adéquate pour supporter la vie aquatique et la faune. Dans le Delta du Niger, les fuites de pétrole affectent fortement la santé et la sécurité alimentaire des communautés locales qui vivent près des installations pétrolifères dont les infrastructures vieillissantes ne répondent plus aux normes internationales de sécurité. Alors que ces mêmes société réalisent des bénéficies importants qui sont immédiatement rapatriés. Les effets sur la qualité de l’air dans les zones d’extraction des minerais notamment les émissions atmosphériques qui se produisent à chaque étape du cycle de la mine, mais surtout pendant l’exploration, le développement, la construction et les activités opérationnelles sont à l’origine de différentes maladies cardio-vasculaires voir des cancers chez les populations des zones de projet. Les opérations minières mobilisent de grandes quantités de matières, et des déchets de piles contenant des particules de petite taille qui sont facilement dispersés par le vent. Les multinationales bien que réalisant des études d’impact environnemental n’appliquent pas les plans de suivi et de gestion environnementale de leur projet.

Des conflits à l’origine de nombreuses pertes en vie humaines et la misère ?

NM : Lors des conflits armés, l’extraction des ressources naturelles de grandes valeurs serve à financer des groupes armés ou devienne une considération stratégique servant de motivation à l’acquisition de nouveaux territoires. Dans ce cas de figure, d’un côté la disponibilité de nouvelles sources de financement prolonge le conflit, de l’autre les opérations visant à prendre le contrôle des nouveaux territoires riches en ressources naturelles le compliquent.

Les minerais de la guerre à l’Est du Congo dont les bénéfices du commerce sont utilisés pour alimenter les guerres civiles en cours dans de nombreux pays d’Afrique. Les forces antagonistes contrôlent certaines régions dont sont extraits les diamants, leurs ventes illégales servant au financement de leurs activités insurrectionnelles. Les conséquences de cette exploitation étant les déplacements forcés des populations et les violations massive et récurrente des droits de l’homme, le recrutement d’enfants soldats, viols, assassinats.

De la mauvaise gouvernance des ressources naturelles, en raison des intérêts croisés entre politiciens et multinationales : La mauvaise gouvernance politique couplée aux tentatives des uns et des autres visant à contrôler l’exploitation des ressources naturelles ou les contestations suscitées par la répartition inéquitable des richesses issues de ces ressources naturelles sont à l’origine du déclenchement des conflits armés.

D’une véritable géopolitique des conflits liés aux ressources naturelles. Le contrôle sur les ressources naturelles ou leur utilisation est un facteur important de tensions, voire de conflits entre groupes sociaux.

De la pauvreté et du sous-développement

NM : L’exploitation des ressources naturelles notamment le pétrole, le diamant, le bois ou l’or constitue la principale source de devise étrangère et de recettes fiscales pour de nombreux pays en développement. Cette manne n’a toujours pas permis aux pays africains de sortir du sous-développement.

Or, les pertes de revenus liés à l’exploitation illégale des ressources naturelles sont estimées, au niveau mondial, jusqu’à 213 milliards de dollars par an. Ces trafics affectent principalement les pays en développement, notamment ceux connaissant des situations de crise. Ils concernent le bois, la faune, les mines, les produits halieutiques. En comparaison, l’aide publique au développement est estimée à 130 milliards de dollars par an.

Le commerce illicite des ressources naturelles prive les pays pauvres de revenus qui auraient dû être utilisés pour construire des écoles, soigner des malades ou ériger des infrastructures. Ces activités sapent le développement, dérobant aux pays pauvres des moteurs et du carburant nécessaires à leur décollage économique.

Ce commerce illégal alimente des conflits internes, souvent sciemment entretenus pour durer dans le temps, car la paix et la stabilité n’arrangent en rien les trafiquants. Les exemples sont nombreux en Afrique, notamment dans les pays des Grands Lacs.

Comment faire en sorte que les multinationales deviennent des partenaires de la paix, de la stabilité et de la mise en œuvre de l’Agenda 2030 de développement durable ?

NM : Engager un dialogue constructif basé sur la transparence des flux financiers liant les entreprises multinationales des secteurs de l’industrie extractive comme moyen efficace de gouvernance susceptible de réduire les impacts économiques et sociaux particulièrement négatifs qui sont à l’origine de nombreux conflits et qui menacent par conséquent la paix.

Promouvoir une gouvernance transparente et efficiente qui doit notamment amener les multinationales et les gouvernants à renforcer la bonne gouvernance dans des pays riches en ressources naturelles grâce à la publication et à la vérification des paiements effectués par les entreprises et des revenus perçus par les gouvernements sur les activités extractives.

Promouvoir et garantir la transparence au profit d’investissements sociaux profitables aux populations dans la lutte contre la pauvreté ; promouvoir la traçabilité et la certification dans l’exploitation des ressources naturelles ; promouvoir dans la gestion des multinationales la Responsabilité sociale des entreprises (RSE) uniformément appliquée aussi bien dans les pays du nord que dans les pays du sud.

Les multinationales doivent appliquer les mêmes standards de transparence, de prise en compte des dimensions environnementales et sociales des leurs investissements, les multinationales doivent s’efforcer d’internaliser les externalités négatives dans leur métier, et de participer à des projets socio-économiques qui améliorent la qualité du tissu social.

GI/RFI/18