Lettre d’un ancien étudiant adréssée au président de la République

Libreville, 11 octobre 2017 (GabonInitiatives) –  Nous vous livrons ici une lettre qui nous a été envoyée par un ancien étudiant de l’Université Omar Bongo (UOB) et qui est adressée au président de la République du Gabon.

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“Bonjour monsieur le Président

J’ignore si vous lirez cette lettre un jour. Dans tous les cas, elle demeurera sur le net. Si ce n’est vous-même, j’ose espérer qu’un de vos conseillers tombe dessus et vous la transmette. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour m’adresser à vous directement.

Je suis un jeune gabonais de 24 ans, issu d’une famille démunie. Mon père n’a pas fait de longues études, et sa situation misérable en est une punition quotidienne. C’est pour ça qu’il s’est saigné des quatre veines pour que nous, ses enfants, fassions mieux que lui.« Lorsque le singe n’arrive pas à atteindre une branche de sa patte, il envoie sa queue », nous répète-t-il souvent. Alors j’ai travaillé à l’école, pour lui. J’ai bossé dur pour toujours être le meilleur en classe. Mon pauvre père faisait tout pour que nous ne manquions de rien. Il a subit des humiliations afin de nous pousser. C’est pourquoi je n’ai jamais raté une classe. J’ai eu mon baccalauréat avec mention – chose qui n’est pas facile chez nous, mais j’y suis arrivé. Ce fut le plus beau cadeau que mon père ait reçu.

Malgré mes démarches et celles de mon père, je n’ai pas eu de bourses pour l’étranger. J’avais une bonne note pourtant (13,54 de moyenne au bac !), mais mon dossier n’a pas été retenu. D’autre avec des notes moins bonnes sont aujourd’hui aux États-Unis, en France, Canada… Ce sont ces mêmes étudiants qui vont détruire la réputation des gabonais en allant faire la fête au lieu d’étudier. Résultat, ils trimballent des notes catastrophiques et le Gabon écope du slogan « bête comme un gabonais »… Et mes parents n’ayant pas les moyens de m’envoyer à l’étranger, je suis allé à l’UOB ; la pire contrainte de ma vie.

Cet établissement est une punition, et c’est à ce propos que je voulais m’adresser à vous : reformez (pour de vrai) l’UOB. J’étais un bon étudiant, avec de grands rêves, des ambitions réalistes plein la tête ? Hélas, j’ai été stoppé dans mon élan par un système rétrograde et moyenâgeux qui n’encourage pas les travailleurs. J’ai bossé jour et nuit, j’ai collectionné des nuits blanches, j’ai travaillé en même temps que j’étudiais pour pouvoir acheter des livres, mais rien. Celui qui n’avait jamais moins de 12 au primaire comme au secondaire n’atteignait même pas 8. « un arbre desséché est le signe d’un sol aride », me répète souvent mon père.

Croyez-moi monsieur le Président, ce n’est pas le plus intelligent qui réussit à l’UOB. Comment réussir lorsqu’un enseignant vient dire, lors de son premier cours, à des étudiants de première année qu’ils vont échouer parce que c’est l’usage là-bas. Les notes sont une affaire de réseau sectaires et de relations particulières avec les enseignants. La corruption a trouvé son siège, c’est l’UOB !

Les fascicules coûtent trop chers. Tu vas dépenser 15.000 frs pour un fascicule alors que tu en as des dizaines à acheter. Où-est-ce qu’un étudiant peut trouver autant d’argent ? Surtout que la bourse est aléatoire. Il faut prier chaque mois qu’elle tombe ou si elle tombe, que ton nom soit dans la liste. Voyez-vous, quand nous autres étudiants brûlons des pneus sur la chaussée, ce n’est pas parce que la fumée en est belle à voir. Mon père dit souvent « une panthère qui pleure la nuit, est le signe d’un grand malheur ». Cette bourse, bien que misérable par rapport à nos besoins (loyer, déplacement, documentation…), nous aide parfois. Comment comprendre que les 83.000 d’un étudiant soient plus difficiles à débourser que les millions du ministre ?

Autre chose, le système LMD ne va pas chez-nous. JE ne dis pas que c’est un mauvais système, juste que nous ne savons pas l’appliquer. C’est ce qui explique aussi les notes catastrophiques. Essayez d’adapter ce système d’excellence aux réalités de chez-nous, ou l’inverse. Mais agissez.

Remarquant que je prenais de l’âge, que je ne devais plus être une charge pour mes parents, et que je perdais mon temps à l’UOB, j’ai décidé de stopper mes études supérieures. Aujourd’hui, je suis élève officier dans l’Armée de Terre. Savez-vous combien d’anciens bons élèves comme moi, intelligents et bourrés de rêves ont dû s’arrêter pour aller dans des formations qu’ils n’avaient jamais penser faire.Je ne dis pas qu’on ne peut pas avoir une bonne situation grâce à l’armée, mais j’aurais préféré accomplir le dessein que j’avais en tête.

Vous détruisez la matière grise de ce pays. Et je me souviendrai de vous, chaque fois que je me réveillerai à 4 heures du matin pour aller courir sous la fraicheur comme l’exige ma formation. Donnez-nous la chance d’aller loin, comme certainement vos enfants. Ce pays est à nous tous, et ce qu’il sera demain, dépend de la formation que nous aurons reçue aujourd’hui. « Qui voyage demain, fait ses bagages aujourd’hui », dit mon père.

Comment ça se fait que ce soit toujours les jeunes étudiants gabonais qui vont étudier à l’extérieur et non l’extérieur qui vient chez-nous ? Vous êtes le commandant de notre bateau, les passagers ne peuvent s’en remettre qu’à vous. Nous voulons étudier Monsieur le Président. Nous sommes conscients que ça ne nous profite pas que les cours soient très souvent suspendus, encore moins au pays. Mais si nous crions, c’est pour nous faire entendre.

Dans tous les cas, si demain je dois finir au milieu d’un carrefour avec un sifflet à la bouche, je n’oublierai jamais à cause de qui c’est arrivé. Le système a tué mes rêves, VOUS avez tué mes rêves.

S.O

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Fabrice Mikomba - Expert Gabon et Afrique Centrale
Fabrice Mikomba est journaliste expert Afrique et Afrique centrale depuis 1989. Après avoir travaillé pour RFI et de nombreux médias on et off line il est désormais spécialiste Gabon et Afrique Centrale pour Gabon Initiatives et Info Afrique et ce depuis 2012.