Justice : Ces enquêtes jamais abouties

S’il est une chose désormais ancrée dans la mémoire des Gabonais, ce sont les dossiers judiciaires lancés en fanfare, mais classés sans suite. Ce qui laisse transparaître l’image d’une manipulation de la justice quand les faits relèvent d’une certaine sincérité, ou d’un complot politique quand les affaires supposées souffrent d’un soupçon de montage.

Leno Koleba

Ces cinq dernières années au Gabon ont été marquées par une série de scandales, dont les enquêtes manifestement ont été classées sans suite. Entre 2015 et 2020, pas moins de cinq affaires ont officiellement été instruites sans qu’elles ne connaissent un épilogue judiciaire.

En avril 2015, en pleine fièvre préélectorale, une cache d’armes est découverte non loin de Libreville. Les caisses ouvertes devant les caméras de la télévision publique, dévoilent des fusils d’assaut, des grenades, lances grenades, munitions diverses… Dans la foulée, des enquêtes sont diligentées. Cinq ans après, sans suite. Juin 2017, un ancien candidat de l’opposition à la présidentielle de 2016, Désiré Aba’a Minko, à la tête d’un Commando terroriste parodié, investit plusieurs médias à Libreville, dont l’ancienne célèbre radio panafricaine, Africa N°1. Il prend en otage des journalistes, pose des bombes factices, proclame la fin du pouvoir d’Ali Bongo, avant de se réfugier à l’Ambassade de l’Union européenne. Dans la foulée, le parquet de Libreville est saisi. Quatre ans après, sans suite.

Toujours en 2017, en pleine « Opération Mamba » destinée à la lutte contre les détournements d’argent public, alors que des cadres du régime comme les anciens ministres, Étienne Ngoubou, Magloire Ngambia et le Coordonnateur des travaux des bassins versants de la capitale gabonaise, Balaise Wada, viennent d’être arrêtés, la commission nationale de lutte contre la corruption et l’enrichissement illicite, transmet au parquet de Libreville, une douzaine de noms d’autres présumés coupables. Là aussi, trois  ans après, sans suite.

Janvier 2019, un jeune officier de 26 ans, Kelly Obiang, à la tête d’un groupuscule de soldats de la garde républicaine, s’empare au petit matin, de la radio nationale et revendique un coup d’État, alors que le président Ali Bongo se trouve en convalescence au Maroc, suite à un accident vasculaire cérébral. Ils seront très vite maîtrisés par l’armée qui les réprime dans le sang. Bilan, deux morts chez les putschistes. Des enquêtes sont lancées, avec reconstitution de la scène de crime. Près de deux ans après, sans suite.

Juillet 2019, plusieurs centaines de containers disparaissent mystérieusement du port d’Owendo dans le sud de Libreville. Dans la foulée, des têtes tombent, y compris celle de l’ancien vice-président de la République, Pierre Claver Maganga Moussavou. Des enquêtes sont diligentées, sans suite. Dans les coulisses et même ouvertement, certains accusent le pouvoir, notamment l’ex-directeur de cabinet d’Ali Bongo Ondimba, Bruce Laccruche Alihanga d’être à l’origine du complot dont l’objectif est d’écarter certaines personnalités du sérail dans la bataille pour la succession du président diminué par la maladie. Pour tous ces dossiers, les autorités judiciaires arguent toujours que le temps de la justice n’est pas celui des hommes. Mais comment expliquer que pour certains dossiers comme celui de l’opération scorpion, il n’a fallu que quelques semaines pour boucler les enquêtes et mettre la main sur les tenanciers de l’AJEV, alors que la même justice semble traîner le pas quand il s’agit des vieux dossiers ? Qu’est-ce qui peut expliquer réellement une lenteur aussi interminable ?

Une chose est certaine, toutes ces affaires ont fini par laisser dans l’opinion, l’image d’une justice à deux vitesses, une justice dont le soupçon de la manipulation politique largement partagé, achève désormais sa crédibilité auprès du peuple. Car toutes ces enquêtes lancées théâtralement, mais qui s’évanouissent dans le silence complet, laissent libre cours à deux interprétations récurrentes : soit les dossiers instruits sont fondés, ce qui sous-entend que la justice subit des influences de l’ombre pour ne pas aller jusqu’au bout des procédures. Soit ils relèvent d’un saupoudrage organisé.  Ce qui induirait alors un complot politique sous le paravent judiciaire.