Contrôle forestier dans l’Ogooué-Ivindo : Le démantèlement de la « mafia » forestière et faunique est en marche

Des milliers de mètres cube de bois détournés, des tonnes d’ivoire emportés et des milliards de francs CFA perdus par l’Etat à cause d’un groupe d’individus nationaux et étrangers. Le tout grâce à une complicité présumée entre les compagnies forestières et l’administration des Eaux et Forêts et les autres administrations publiques de la province de l’Ogooué-Ivindo.

La mission de police forestière commanditée par le Ministre en charge des Forêts, Estelle Ondo, et dirigée par l’OPJ le Colonel des Eaux et Forêts David Ingueza, Coordonnateur du CAF et ses 59 éléments spécialisés (CAF, ANPN, ONG CJ), vient de mettre à nue, en moins de dix jours, l’un des plus gros scandales économiques du secteur forestier de ces dernières années.

C’est une équipe composée d’Ingénieurs et techniciens des Eaux et Forêts, Economistes forestiers, écogardes, gendarmes, Juristes de l’ONG Conservation Justice et quatre chiens renifleurs spécialisés qui est arrivée le 16 avril dernier dans l’Ogooué -Ivindo.

Conformément à l’ordre de mission n°001092/MEFPEPGDE/CAB/ du 13 avril 2017 remis au Colonel David Ingueza, par ailleurs coordonnateur du CAF,  cette équipe s’est déployée dans toute la province de l’Ogooué Ivindo « pour mener ses missions de police forestière dans les permis forestier Associés(PFA), Convention Provisoire Aménagement, Exploitation Transformation (CPAET), Concession Forestière sous Aménagement Durable(CFAD), Forêts Communautaire (FC) et dans les Zones hors Aménagement (ZHA) ou susceptible d’abriter des produits forestiers ».

Bien outillée sur le plan technique et légal, formée aux séquences judiciaires et munie du code forestier dit loi n°16-01 du 31 décembre 2001 qui détermine les modalités de constatation et de répression de certaines infractions en matière d’Eaux et Forêts et la loi n°036/2010 portant code de procédure pénale en République Gabonaise, la Mission répartie en six groupes (dix agents chacun) n’a pas tardé à constater de nombreuses et graves infractions qui portent atteinte à la pérennité de la ressource (Bois et Faune) et à l’Economie nationale. Entre autres fautes, il faut citer : exploitation sans titre, marteau forestier non authentifié, exploitation en zone de conservation, exploitation sous diamètre d’essences, exploitation des essences interdites, exploitation en dehors des limites fixées, non respect de l’ordre de passage des UFG (Unités Forestière de Gestion) et AAC (Assiettes annuelles de Coupe), par exemple les assiettes programmées pour 2019, 2020, 2021 ont déjà été consommées par l’entreprise KHL tout comme l’UFG 4 du CFAD de WCTS à Makokou est déjà exploitée alors qu’elle était programmée pour 2029-2034.

Un exemple révélateur de la complicité des nationaux à contribuer à la destruction des ressources forestières est celui du Cabinet d’Aménagement Forestier Global Forest Environment Consulting (GFEC) dirigé par Marius Kombila, agent des Eaux et Forêts affecté au Secrétariat général, qui fait valider, en tant que « facilitateur auprès de l’administration » depuis plusieurs mois des dizaines de PAO complaisant valant « plus de 10 millions  de CFA », selon ses propres aveux et particulièrement pour la société PingXin dont l’un des responsables en fonction à Makokou a été placé en garde à vue, suscitant un véritable remue-ménage au sein de l’administration des Eaux et Forêts.

Ces infractions qui ont occasionné des pertes sur le plan fiscal, dont l’évaluation n’est pas encore achevée par la Mission, et un éventuel déséquilibre de l’écosystème forestier ont été relevées dans les entreprises à capitaux asiatiques (dirigés par des Chinois) et dans les forêts communautaires en contrat de fermage avec des ressortissants chinois.

Comme il y a un an et demi avec le scandale du Kévazingo qui avait amené le gouvernement à suspendre l’exploitation de cette essence et provoqué la garde à vue puis le limogeage du Directeur provincial et des chefs de cantonnement des Eaux et Forêts de l’époque ainsi que les arrestations de forestiers chinois, il faut constater que les fraudes relevées sont autant le fait des sociétés chinoises que des fonctionnaires de l’administration publique.

Les entreprises visitées, et dont les responsables ont été entendues, sont dénoncées depuis plusieurs mois par les équipes de l’ONG Conservation Justice et les Populations mais rien n’y fait. KHLL, TBNI, WCTS, Peng Xin, RFM, Sunry Gabon, GCIC, CDG, SGI, Rouge de l’Est, Xing Yang continuent une œuvre de destruction massive de la forêt gabonaise. Le constat effectué par les OPJ des Eaux et Forêts, de l’ANPN et de la Gendarmerie épaulés par les juristes de l’ONG CJ en moins d’une semaine de contrôle et de police forestière est sans doute le plus alarmant jamais fait dans ce secteur sur lequel l’Etat mise pour assurer le développement du pays après le pétrole.

« Le Gabon vert » est donc mis à mal. Mieux encore, il faut ajouter citer la Société Forestière des Bois Tropicaux (SFBT), entreprise gabonais reprochable d’exactions et Gabon Transformation du Bois Boulendé (GTBB) accusé d’avoir pillé le bois de la Forêt Communautaire de Laboka.

Pour des raisons de logistique et d’éloignement, ces deux entreprises dans la ligne de mire de la Mission n’ont pas été visitées et leurs responsables entendus. Mais de nombreux éléments parvenus à la Mission montrent qu’elles sont parfaitement reprochables du point de vue de la loi.

Les questions soulevées sont donc simples. Comment, par exemple, une essence interdite d’exploitation telle que l’Iroko a t-elle pu être chargée sur près de 200 grumiers qui ont ensuite quitté l’Ogooué-Ivindo, traverser Lalara, Ndjolé, Kango et arriver à Libreville sans qu’ils ne soient interceptés, le tout pour une perte de plus d’un milliard de CFA (à raison de 500.000 Cfa soit 800 euros en moyenne le mètre cube vendu) pour l’Etat gabonais ? Comment des grumes programmées pour être coupées de 2029 à 2034 dans l’UFG 4 du permis de WCTS, ont-elles pu être évacuées ? Comment un opérateur qui emploie des techniciens (aménagistes, cartographes) a t-il pu pénétrer dans un parc national pour couper un Kévazingo et ensuite le charger pour aller le vendre sans que l’administration publique ne s’en aperçoive ? Et ce n’est pas fini.

Pourquoi le directeur provincial ou les chefs de cantonnement signent-ils des bordereaux de roulage vides ? Les agents des Eaux et Forêts qui conçoivent des Plan d’Aménagement, Plan Simple de Gestion et Plan Annuel d’Opération pour des compagnies forestières alors même que la loi suggère à toute compagnie forestière de solliciter des cabinets habiletés pour concevoir ces différents documents n’ont-ils pas ouvert des conflits d’intérêts en tant que juge et partie ? Pourquoi les communautés villageoises ne sont-elles pas écoutées ? Pourquoi les accidentés de travail de ces entreprises ne sont pas pris en compte par les services compétents ? Pourquoi les autorités politico-administratives n’ont pas intervenu ?

Il ne fait donc aucun doute que des ramifications entre les opérateurs forestiers et les agents publics existent, non pas pour le service du pays mais pour des intérêts personnels, les principaux bénéficiaires de cette « mafia » étant les sociétés indexées et les responsables de l’administration publique alors que les ouvriers, les populations et les villages impactés tirent le diable par la queue.

Face à ce scandale, les OPJ mobilisés par la mission du CAF ont du procéder à des saisies. Pour des besoins d’enquête, il a été saisi : 13 bulls, 2 chargeurs, 9 grumiers, 1 plateau, 3 scies CD 10, 120 grumes, 6 fusils et 60 kg d’ivoire.

Les lendemains de ces découvertes « macabres » au sein de la forêt de l’Ogooué-Ivindo ont donné lieu à l’interpellation de trois trafiquants d’ivoire et six responsables de sociétés forestières.

Pour ce qui est des trafiquants d’ivoire, ils ont été placés en garde à vue le 20 avril dernier. Il est reproché à Bah Alassane, Guinéen, et Diakité Abdourahmane, Ivoirien, d’avoir transporté dans un camion loué pour livrer de l’eau minérale, 60 kg d’ivoire d’ivoire. Leur complice, Abdarahmane Hamid, Tchadien, les a rejoints après qu’il a été désigné comme étant le propriétaire du butin. La procédure a été transmise au Procureur de la République qui les a placés sous mandat de dépôt le 22 avril.

Pour ce qui est de l’exploitation forestière illégale, cinq Chinois et un Gabonais ont été placés en garde à vue le 20 avril pour des besoins d’enquête selon ce que stipule l’article 50 du Code de Procédure Pénale. Il s’agit de Yan Shu Guo, directeur de CDG, Li Dongxing, directeur Général de Xing Wang Bois, Chen Weixing, directeur général adjoint de WCTS, Claude Liu, directeur Général de KHLL, Zhao Dongchen, Représentant de la société GCIC et Ismaël Habib, sous-traitant de la société Sunry Gabon. Cette garde à vue a été levée conformément aux dispositions.

Mais il faut aussi souligner que Zhang Ke, comptable de la société Sunry, a été placé sous mandat de dépôt le 21 avril pour une tentative de corruption par le Procureur de la République près le Tribunal de Première Instance de Makokou, madame Kama.

La mission du CAF, comme tient à le rappeler le colonel David Ingueza, « est une opération, entre autres, de moralisation du secteur forestier ». Il insiste sur le fait que « il ne s’agit nullement d’un règlement de compte à l’endroit des opérateurs chinois » selon l’information qui a été distillée dans l’univers forestier. « Nous sommes en mission de police forestière. Nous avons un ordre de mission de madame le ministre Estelle Ondo et notre action d’OPJ se fait sous le contrôle strict de madame le Procureur avec le soutien des autorités politiques de la province, le Premier ministre, le ministre d’Etat à la communication et le ministre délégué en charge de la pêche ».

Le Procureur de la République près le Tribunal de Première Instance de Makokou dont le combat pour la protection de la nature est reconnu a instruit le chef de Mission, le Colonel David Ingueza, dans une correspondance datée du 27 avril, de lui remettre tous les documents relatifs à la mission de Police forestière. Ce qui a été fait immédiatement. Elle devrait donc engager l’action judiciaire selon les prérogatives qui sont les siennes au risque de réduire à néant les efforts et sacrifices consentis malgré les intimidations et pressions observées.

Le préjudice économique que le Gabon a subi n’a pas fini d’être évalué. Mais déjà, les simulations effectuées par l’équipe du CAF qui compte un Economiste forestier sénior affilié à la Société des Experts Bois (France) montrent bien que, même minimisées, les pertes pour les caisses de l’Etat sont importantes. Mais elles le sont tout autant pour les villages impactés. La pauvreté y est palpable quand les chiffes indiquent qu’il y aurait à leur disposition plus de 900 millions de CFA si l’article 251 du Code Forestier était appliqué dans toute sa rigueur et si les sociétés forestières mettaient en valeur toutes les AAC.

GI/SM/YKM/17